Mon travail s'inscrit dans une esthétique du contact : toucher, sentir, frotter, essuyer, appuyer...Chaque étape de la gravure est un échange entre les matières ; la peau et le cuivre, la peau et l'encre, la peau, l'encre et la tarlatane…
Mon corps devient un espace de rencontre avec la matière. Dans ce rapport charnel, il ne s'agit pas seulement de produire une image, mais d'interroger ce que signifie laisser une empreinte aujourd'hui. La gravure est pour moi plus qu'un simple moyen d'impression : c'est une expérience incarnée qui révèle une dimension plus profonde : celle des traces, des passages et de mémoires inscrites à la fois dans la matière et dans mon propre vécu. Il y a quelque chose de presque performatif, comme si, chaque gravure était le témoin d'un acte, d'une rencontre entre mon corps et la surface gravée.
Lorsque le rouleau entre en contact avec la plaque, il ne s'agit pas d'un simple dépôt d'encre, mais d'une véritable rencontre entre deux matières. Le caoutchouc du rouleau et le métal du cuivre s'ajustent l'un à l'autre, se reconnaissent et se répondent. La main, en guidant le mouvement, sent cette légère résistance, cette adhérence où la surface du cuivre attire et retient le film d'encre. Le bruit feutré du rouleau sur le cuivre, la tension dans la main qui cherche le juste poids et la bonne vitesse : tout cela devient un dialogue de pressions, de glissements. La plaque n'est pas passive ; elle imprime à son tour sa présence sur le rouleau. Sur le caoutchouc, se dessine, en négatif, la mémoire du sillon : le motif se révèle fantomatique et éphémère. Les creux de la plaque se transcrivent en relief sur le rouleau, comme si la matière répondait à la matière. La plaque de cuivre grave déjà son empreinte sur l'outil qui devait la recouvrir. Ainsi, l'acte d'encrer n'est pas unilatéral : il est réciproque. Le rouleau donne et reçoit, dépose et retient. Ce qui s'imprime sur le rouleau est fugitif mais réel : une image qui précède l'image, une trace avant la trace.





Le papier est si léger, si fragile, qu’il semble flotter sous la main. Les fibres frôlent les doigts et reçoivent la chaleur ainsi que la graisse de la peau, déposant une empreinte précaire. Puis vient le moment de la presse : ce passage où la force du corps s’externalise et se prolonge dans la mécanique du métal. La plaque et le papier s’étreignent sous la pression. Ce qui se joue là n’est pas une simple impression, mais une rencontre. Le cuivre résiste, le papier s’offre ; la tension entre les deux surfaces fait naître l’image. Lorsque le papier se soulève, encore humide, encore tiède de l’effort, apparaît la trace d’un contact, la mémoire d’un geste devenu matière.
Ce phénomène rend visible une vérité plus profonde de la gravure : toute empreinte est réversible. Chaque contact modifie les deux surfaces en présence. Le cuivre, le rouleau, la main, le papier, et le corps s'enregistrent mutuellement. Tous ces moments de contact deviennent une métaphore de la relation artistique elle-même : tout est échange. La matière se souvient du geste, les outils se souviennent des formes et le corps, lui aussi, garde en mémoire la sensation du contact.
Tout dans la gravure parle du corps : son énergie, sa fatigue, son souffle, son désir de laisser une empreinte. La plaque garde la chaleur de la main, le papier retient la forme du passage. Dans cette expérience, la frontière entre l’artiste et la matière s’efface. Ma pratique de la gravure s’inscrit dans une démarche où mon corps devient un espace de rencontre avec la matière. Je ne cherche pas à représenter le monde, mais à éprouver ce rapport entre le geste, la peau et la surface. La plaque, le papier, l’encre : autant d’interfaces sensibles à travers lesquelles le corps pense, agit et laisse une trace.
etchings works / Marsyas / entre autres / à peine / en creux